La Méditerranée bientôt contaminée par la guerre hybride russe ? Plusieurs pays du pourtour méditerranéen auraient été informés par la CIA de la possibilité d'une opération russe dans un futur proche, a affirmé le quotidien espagnol El Mundo, dans une enquête publiée jeudi 24 septembre.
Le scénario décrit par les espions américains implique des drones lancés depuis des navires russes déguisés en bateaux commerciaux vers l'Espagne, l'Italie ou encore la France, affirme le média espagnol.
Des Drones Russes Gerbera En Méditerranée ?
Les Russes utiliseraient même un modèle de drone spécifique pour mener de telles opérations : le Gerbera, un engin plus petit et moins lourd que les Shahed ou Geran qui font des ravages en Ukraine.
Un navire marchand pourrait en transporter plusieurs à bord en Méditerranée, et il faudrait entre 1h15 et 2 heures à ces Gerbera pour atteindre les côtes italiennes, espagnoles ou françaises. Ces petits drones ne sont pas capables de transporter d'importantes charges explosives. L'objectif serait de faire de simples incursions ou de provoquer de légers dommages en s'écrasant, ont indiqué des responsables lituaniens au courant des informations obtenues par la CIA et interrogées par El Mundo.
Un scénario très précis et détaillé dont Emmanuel Macron a affirmé ne rien savoir. Dans l'entretien accordé jeudi soir à TF1 et France 2, le président a contredit le média espagnol, assurant que la CIA n'avait pas tenu informés les services français de l'éventualité d'une telle attaque.
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C'est le problème central avec ce genre de révélations. "Il peut tout à fait s'agir d'une opération de guerre informationnelle. La Russie comme les pays occidentaux soutenant l'Ukraine peuvent y trouver leur intérêt", assure Mark Lacy, spécialiste de la guerre hybride russe à l'université Lancaster.
En effet, d'après lui, la Russie peut très bien avoir disséminé des indices suggérant une extension méditerranéenne du domaine de ces opérations sans pour autant avoir l'intention de passer à l'acte. "L'objectif russe est de semer le doute et la panique, et parfois la menace peut être plus efficace que l'exécution", affirme Mark Lacy.
Les Occidentaux, quant à eux, "ont intérêt à médiatiser ce risque éventuel pour démontrer qu'ils prennent la situation au sérieux. L'objectif est d'afficher une posture de fermeté afin de dissuader Vladimir Poutine de passer à l'acte", explique l'expert britannique.
"Frapper Où On Attend Le Moins" La Russie
L'hypothèse d'opérations hybrides russes en Méditerranée apparaît cependant "absolument possible", assure Mario Baumann, spécialiste des menaces hybrides russes en Europe à l'Institut allemand de politique étrangère (DGAP).
D'abord, parce que même si les incursions de drones, les sabotages d'usines de munitions et autres opérations du registre de la guerre hybride concernent au premier chef les pays d'Europe centrale et du nord, "en réalité c'est déjà l'ensemble du continent qui est concerné et l'Espagne, l'Italie ou la France n'étaient pas épargnées jusqu'à présent", soutient Mario Baumann.
En Espagne, la Russie a été accusée dès 2017 de soutenir activement le mouvement indépendantiste catalan dans le but de fracturer le pays. Les agents de Moscou sont soupçonnés d'avoir mené des attaques informatiques contre des sites bancaires et autres infrastructures en 2024. Quant à la France, plusieurs opérations comme celles des dizaines de mains rouges peintes sur l'enceinte du mémorial de la Shoah à Paris en 2024, ont été attribuées à la Russie.
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"La Russie va aussi choisir de frapper là où on l'attend le moins", estime Mario Baumann. Le moment serait, dans ce cas, bien choisi pour viser le sud de l'Europe alors que tous les regards sont tournés vers la Pologne, l'Allemagne et les pays baltes.
Les pays du sud de l'Europe représenteraient ainsi "le point faible européen" face aux opérations hybrides russes, souligne El Mundo. "Il est déjà difficile de se défendre contre cette menace dans des pays comme la Pologne ou l'Allemagne qui y sont pourtant confrontés depuis un certain temps. Cela risque d'être encore plus compliqué pour des nations où la perception du danger est moindre", explique Julian Pawlak, spécialiste des questions de sécurité maritime à l'Institut allemand pour les affaires internationales et de sécurité (SWP) basé à Berlin.
Les Drones, Arme Idéale Pour Susciter La Paranoïa
Ce serait d'autant plus opportun "que les trois pays cités connaissent des échéances électorales majeures en 2027", souligne Christian Kaunert, expert en sécurité maritime et opérations hybrides à l'University of South Wales à Cardiff. L'élection présidentielle française se déroulera en avril et mai prochain, puis les Espagnols se rendront aux urnes en août et l'Italie doit organiser ses élections avant l'automne 2027.
L'ingérence électorale représente un objectif important des opérations hybrides russes, assurent les experts interrogés. Le but est d'engendrer un "sentiment d'inquiétude et d'anxiété au sein de la population", souligne Mario Baumann. Ainsi le soutien politique des pays occidentaux à l'Ukraine apparaît comme ayant un coût réel pour les électeurs qui pourraient être tentés de voter pour des partis, tels l'AfD en Allemagne, qui veulent réduire l'aide à l'Ukraine.
Pour l'instant, "l'Espagne et l'Italie font partie des pays où l'impression d'être concernée par la menace russe est la moins forte", constate Mark Lacy. En visant davantage les pays du pourtour méditerranéen dès à présent, Moscou peut espérer récolter les fruits de ces opérations lors des prochaines élections.
Et les drones sont des outils particulièrement efficaces à cet égard. "C'est une technologie idéale pour susciter la paranoïa. Que ce soit en survolant des aéroports ou en utilisant des drones sous-marins pour couper des câbles, ces engins permettent d'élargir la gamme des menaces, y compris dans des pays qui se croyaient à l'abri", estime Mark Lacy.
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Encore faut-il disposer d'un accès à la mer Méditerranée. "Les Russes ont déjà été accusés d'avoir lancé des drones depuis des navires en mer du Nord. On sait que c'est possible. Autrement dit, l'obstacle de la distance, dernière protection dont pouvaient se targuer les pays du sud de l'Europe, disparaît", souligne Julian Pawlak.
"C'est vrai que c'est devenu plus difficile pour la Russie avec la guerre en Ukraine", reconnaît Christian Kaunert. La flotte russe est beaucoup moins libre de ses mouvements dans cette région.
Un obstacle qui n'est pas insurmontable. Moscou peut sous-traiter les aspects logistiques. "Les agents russes peuvent planifier les opérations puis laisser à des contacts au sein du crime organisé ou à des exécutants recrutés sur internet le soin de mener l'opération à bien", assure Christian Kaunert. Ce ne serait d'ailleurs pas la première fois en Europe du Sud : en 2023, le déserteur russe Maxime Kouzminov a été assassiné en Espagne et la piste privilégiée est celle des mafieux russes sur place qui auraient agi sur ordre des services de renseignement russe.
Un autre avantage pour Moscou de faire planer l'ombre de drones au-dessus de la Méditerranée concerne son pétrole. Pour Julian Pawlak, cette nouvelle menace peut pousser l'Otan a se concentrer davantage sur cette région, ce qui pourrait rendre la vie un peu plus facile pour les cargos russes qui essaient de transporter du pétrole en passant par le nord de l'Europe.